La femme adultère et la déroute des pharisiens

Aperçu : Dans le récit de la femme adultère, une question est posée comme en toile de fond : qu’est-ce qui a le plus de valeur, la loi ou la personne?

Source : Le 4ème Évangile, chapitre 8, v. 1-11.
Rédacteur : Jean.
Personnages : Jésus, la foule, un groupe de scribes et de pharisiens et puis « la femme ».
Action : Mise en jugement d'une femme accusée d'adultère.
Décor : C'est l'aube à Jérusalem, une belle journée ensoleillée qui s'annonce et la ville bourdonne d'activités.

 

Mise en situation

Au temple, à l'aube, dans le parvis des Gentils, un homme assis par terre enseigne à « tout le peuple qui venait à lui » (Jn 8,2). C'est alors que s'amènent des scribes et pharisiens traînant avec eux « une femme qu'on avait surprise en adultère et ils la placent au milieu du groupe » (Jn 8,3). Avec fourberie, ils disent : « Maître, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère. Dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là.  Et toi, qu'en dis-tu? » (Jn 8,5).

Le galiléen en a vu d'autres... Aussi « se mit-il à tracer du doigt des traits dans le sol » (Jn 8,6). Le silence plane. Tout le monde est suspendu à ses lèvres. Que va-t-il répondre à une telle question? Le silence s'éternise. Alors « ils continuent à lui poser des questions » (Jn 8,7). Et soudain voilà que « Jésus se redresse et leur dit : 'Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui lance la première pierre'. Et il se remet à tracer des traits sur le sol » (Jn 8,7-8).

Coup de tonnerre dans le ciel bleu azur de ces purs : « Après avoir entendu ces paroles, ils se retirèrent l'un après l'autre, à commencer par les plus âgés » (Jn 8,9). La femme, elle, n'avait pas bougé : « elle était toujours là au milieu du cercle » (Jn 8,9). C'est alors que Jésus s'adresse à elle : « Femme, où sont-ils donc? Moi, non plus, dit-il je ne te condamne pas : va et désormais ne fais plus fausse route (ou ne te trompe plus ou ne t'égare plus) » (Jn 8,11). (verbe hamartanô, dévier, s'égarer, faire fausse route, se tromper; avec le christianisme a pris le sens de pécher...)

 

Une femme objet

Pour bien comprendre un texte, on doit toujours le replacer dans son contexte, surtout si ce texte émane d'une autre époque et d'une autre culture. Ici l'action se passe en Palestine, c'est-à-dire dans une société orientale (au sens de l'Orient Ancien) et patriarcale en sus. La femme, ici, n'a aucun droit: ni civil, ni religieux. Comme le dit si bien Ex 20,17 : « Tu ne voleras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui lui appartient ». La femme est toujours et nécessairement le bien d'un homme : père, mari, fils, beau-frère, beau-père, beau-fils, cousin, etc.

Bien malgré elle, la femme adultère1 devient l'enjeu d'un groupe d'hommes, scribes et pharisiens. Ceux-ci faisant fi de sa vie, s'en servent pour piéger Jésus. Femme, elle est nécessairement la propriété de quelqu'un au même titre qu'un objet ou un animal. Objet de plaisir ou de service selon les circonstances. Ici, elle devient prétexte pour piéger Jésus, peu importe qu'en bout de piste c'est sa vie à elle qui est en jeu. L'endroit où l'événement se passe rappelle la gravité de la polémique et de l'enjeu du débat. On sent la tension de l'atmosphère. Règne un silence de peur et de mort.

 

Piège pour un homme seul

 

L'action se passe à l'aurore et au Temple. Ce ne sont pas des détails inutiles. Arrivé avec le lever du jour, Jésus est assis là, en train d'enseigner au milieu du peuple venu à lui. Ce qui signifie que Jésus est un homme populaire. En spécifiant que c'est l'aurore, l'auteur du texte nous indique que c'est un temps de la journée qui n'est ni le jour ni la nuit. Nous sommes dans le clair-obscur : la lumière n'est pas encore là complètement et les ténèbres ne se sont pas estompées. Ce détail aide à comprendre l'atmosphère qui règne et surtout le rôle joué par Jésus qui se révélera lumière et qui dissipera ce clair-obscur!

Jésus se trouve à Jérusalem, mieux, il est au Temple même. Non seulement il est dans la ville sainte, cœur de la religion juive mais il est au cœur de ce cœur!  Et c'est dans ce « lieu sacré », ce lieu de « pureté » par excellence que va avoir lieu le débat concernant une loi de la Torah, elle-même devenue enseignement sacré pour toute personne juive. Ce sera donc un duel entre la loi de Moïse devenue la Loi de Dieu en personne et l'enseignement du laïc Jésus, humble Galiléen!

Les pharisiens sont sûrs d'eux. Si Jésus disculpe la femme, il contrevient à la loi de Moïse et « ils pourront l'accuser ». Mais s'il confirme le jugement de cette loi ancienne, sa miséricorde sera prise en défaut. Tel qu'ils le connaissent, il ne soutiendra pas cette loi. Il sera acculé au mur et sacrifiera la loi plutôt que la femme, d'autant plus qu'ils lui ont présenté la loi sous sa forme la plus archaïque (Dt 17,5) et que plus personne ou presque ne l'applique (vie sauve ou strangulation à l'époque de Jésus).

 

Manipuleurs manipulés

Sûrs d'eux (on les entend presque ricaner), ils demandent hypocritement : « Et toi, qu'en dis-tu? » (Jn 8,5). Leur piège est parfait. Enfin, ils auront sa tête! Mais Jésus qui a « la ruse du serpent » ne répond rien ou plutôt pose un geste qui les désarçonne : « Il se met à tracer du doigt des traits sur le sol » (Jn 8,6)  Ici, c'est le geste d'écrire qui est important. On a affaire à des pharisiens et à des scribes (du latin scribere, écrire) c'est-à-dire des spécialistes des Écritures, en général fins connaisseurs du Livre de la Parole. Et il y a cette foule venue écouter Jésus et qui regarde silencieusement ce qui se passe.

Nous voici plongés au cœur d'une lutte religieuse dramatique : d'une part les scribes, citant la Loi de Moïse, Loi ancienne, écrite sur de la pierre (Ex 24,4.12) : d'autre part Jésus, reconnu pour dire une parole neuve écrite nulle part, dessinant sur le sol (sable). D'un côté, une Loi inscrite sur de la pierre, figée dans le temps; de l'autre, une Loi dessinée dans un sol d'argile pour l'aujourd'hui de chacun! Argile et chair ne font qu'un dans Genèse : « Yahvé Elohîm forme le glébeux (signification du mot hébreu adam) poussière de la glèbe (traduction du mot hébreu adamah, glèbe ou argile) » (Gn 2,7 - Traduction littérale de Chouraqui). La Loi nouvelle de Jésus s'inscrit dans l'être humain et non dans la pierre. Comme la vie germe dans l'argile ainsi la Loi nouvelle de Jésus va germer dans le cœur des personnes.

Devant leur insistance, Jésus finit par leur répondre et quelle réponse : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre (ou lui jette le premier la pierre) ». Coup de tonnerre dans ce ciel sacré du Temple! Le Deutéronome exigeait que les premiers témoins commencent la lapidation, continuée ensuite par le peuple. Jésus connaît probablement très bien cette coutume; aussi y fait-il référence mais en modifiant le contenu de cette loi. Au lieu d'inviter les premiers témoins à agir, il propose aux vertueux d'agir. Il a introduit une variante nouvelle, la vertu en lieu et place du témoignage.

Est-ce que ces pieux, ces purs, ces dévots de la Loi sont sans péché? Sont-ils aussi justes qu'ils le prétendent? Car où est l'homme avec qui elle a péché? Le Deutéronome prévoit la lapidation des deux coupables. Pourquoi n'ont-ils pas ramené le mâle coupable? Complicité masculine? Misogynie évidente? Injustice flagrante? La foule présente vient d'être témoin que les Purs (le mot Pharisiens veut dire à l'origine, les séparés, les purs, les pieux) ont cautionné l'homme absent, coupable à la fois d'adultère et de lâcheté. Ils sont donc coupables de péché eux aussi et cela devant tout le peuple. Jésus, par son intervention, exige la sainteté pour faire mourir l'autre. Cela suffit pour enrayer l'appareil de cette soi-disant justice. Les accusateurs deviennent les accusés et de juges, ils deviennent les jugés.

 

Coup manqué

L'habileté de Jésus est remarquable, admirable. Il les connaît bien. C'est pourquoi il se permet ce qui a toutes les apparences d'un coup de poker, coup auquel les pharisiens ne s'attendaient pas. Les pharisiens ne sont pas les menteurs, fourbes ou cruels que bien des commentateurs décrivent. Ce sont des scrupuleux, des exécutants de la Loi. Dans leur système, ils essaient d'être des parfaits; ils sont souvent de bonne foi. Jésus le sait et c'est pourquoi il énonça cette phrase. Lui qui les connaît bien, sait que ceux-ci ne passeront pas à l'acte. Car ils sont dans l'illégalité. Il aurait fallu déférer cette femme à l'autorité romaine pour être dans la légalité. Ce sont des accusations contre Jésus qu'ils veulent. Ils sont amateurs de discussions théoriques, de débats spéculatifs. Ce ne sont pas des assassins. Ce sont des légalistes.

Ils sont pris au piège car ils étaient certains que Jésus repousserait cette loi. Ils sont pris car eux-mêmes ne peuvent ni rejeter cette coutume odieuse, ni lui donner suite. Il faut donc qu'ils partent; ils n'ont pas le choix. Mais en disant « Que celui qui est sans péché... », Jésus leur a lancé une flèche empoisonnée. Ils ont l'air de partir couverts de fautes alors qu'ils partent par fidélité à la justice puisqu'ils ne pouvaient la lapider ou la faire lapider. Ironie suprême, Jésus les inclut dans sa miséricorde puisqu'il dit: « Moi non plus, je ne te condamne pas. »

 

À qui perd gagne!

Elle est là, tremblante, recroquevillée sur elle-même, à moitié nue, horriblement gênée, objet utilisé, méprisé par ceux-là même qui aimeraient peut-être profiter d'elle, s'ils en avaient l'occasion. Objet de dérision, objet d'utilité pour piéger un homme, elle est là, seule, abandonnée, sans défense. À part l'homme qui joue dans le sable, personne ne s'est soucié de sa vie qu'on jouait allègrement. Tous l'ont regardé et se sont probablement rincé l'œil à ses dépens. Lui, non. Il attend... 

Il attend qu'elle se calme, qu'elle reprenne son souffle et « ses esprits », qu'elle se couvre un peu mieux parce que moins énervée. Il lui donne du temps en continuant probablement de tracer des dessins. Il a évité son regard pour qu'elle se raplombe et qu'elle ait du temps : temps de respirer, de revenir à la surface, de prendre conscience qu'elle est sauvée. Temps aussi de le voir lui, de le regarder, de l'identifier. Le connaît-elle? En a-t-elle déjà entendu parler? Nous l'ignorons.

Chose certaine, elle devait poser sur lui un regard intense : il est celui qui l'a sauvée de la mort. Il est son sauveur, son libérateur. Il devient, il est pour elle le meilleur des hommes, le plus courageux aussi. Et quelle intelligence : il n'a fait qu'une bouchée de ces savants docteurs. Elle est tout yeux et toute oreille maintenant pour lui. Ce qu'il va dire, s'il lui parle, ne peut être que précieux, sacré, unique pour elle. Et voilà qu'il lui pose d'abord une question : « Femme (marque de respect), où sont-ils donc? Personne ne t'a condamnée? » (Jn 8,10) ... « Moi non plus, je ne te condamne pas; va et désormais ne t'égare plus » (Jn 8,11).

Nouvelle vie et chance nouvelle de vivre. Nouveau regard sur la vie et sur les êtres. D'objet d'utilité, elle est devenue « femme », c'est-à-dire une personne

. Et cela, c'est celui qu'elle vient de reconnaître comme Seigneur qui le lui a dit. Jamais elle ne l'oubliera! Jusqu'à son dernier souffle, elle sera maintenant une personne à part entière. Oui, le salut est bel et bien arrivé pour elle dans la maison de son être!

Christiane Cloutier