Ma prière

Cardinal Martini

 

Nous avons donné comme titre à cette médita­tion : rendre grâce pour le chemin de priére. Et nous voulons nous examiner, nous rappeler notre histoire.

A Jésus, pour qui je fais vibrer la corde de ma harpe, je veux demander : « Seigneur, fais‑moi voir, toi, si j'ai parcouru un chemin de prière. Fais m'en recon­naître les caractères : a‑t‑il suivi une ligne droite ou bien discontinue, interrompue, ou bien même suis‑je revenu sur mes pas ? »


Je vous propose une sorte de schéma abstrait qui ne peut certamement pas correspondre au chemin de chacune d'entre vous. Ce n'est qu'un modèle auquel il peut vous étre utile de vous confronter.


Comment peut s'être déroulé un chemin de prière ? Je vais vous indiquer quatre étapes.


1.
La première : j'ai eu l'occasion de rencontrer une communauté consacrée. Sa prière liturgique était très belle, faite de psaumes bien récités, bien chantés. J'ai eu le bonheur de participer à l'Eucharistie et aux temps de lectio divina communautaire.

Tout cela permet de découvrir le mystère de la prière. Une fois, pour la féte de l'Assomption, je suis allé dans une abbaye de Savoie célébrer la messe avec les moines, face à une foule de gens venus de bien des pays. Tous ces gens venaient là précisément pour écouter prier et chanter, pour comprendre ce que signifie prier.


2.
Une seconde découverte, très belle, est celle de la prière personnelle. Non une récitation résignée de formules monotones, mais bien ce qu'elle est en vérité, c'est‑à‑dire une vie de l'Esprit, une activité profonde, intense, qui vous renouvelle et vous prend tout entier. Ça aussi, c'est une grande découverte.


3. Dans une troisième étape, la prière personnelle devient vite une nouvelle découverte : celle de la richesse de la lectio divina. Celle‑ci peut être occa­sionnelle (par exemple l'évangile du dimanche, une page de la Bible) ou continue. C'est‑à‑dire qu'elle est pratiquée en se rendant présent le mystère de toute la Bible. C'est une lecture systématique, quotidienne, qui fait le lien d'un jour à l'autre, en suivant le plus souvent le rythme des lectures liturgiques. Il s'agit là d'une découverte encore plus importante, car elle tisse de façon unitaire le fil du chemin de la vie. C'est une forme de prière très nourrissante qui nous ramène toujours au cœur de l'existence chrétienne.


4. La dernière étape que je voudrais évoquer, c'est celle des chemins au‑delà de la lectio (divina). Evidemment, la lectio divina n'est jamais abandon­née. C'est un principe, car la liturgie nous la propose chaque jour dans l'Eucharistie ou le bréviaire. Elle subsiste toujours en toile de fond.


Il existe pourtant des chemins qui vont plus loin. Surtout si la lectio a été pratiquée pendant de longues années, dans la fidélité. L'ensemble de l'Ecriture, son message central, son dynamisme se sont donc imprimés dans la mémoire. Certes, la Bible est iné­puisable. Cependant beaucoup de ses richesses ont été, pour ainsi dire, ruminées, digérées. Arrivée à ce point, la prière s'élève par degrés successifs difficiles à préciser : une plus grande simplicité, un attachement plus profond, un besoin moins fort d'attention et de réflexion pour atteindre la contemplation qui nous met au contact de Jésus, dans son environne­ment biblique, nous le fait revivre concrètement. La contemplation peut aussi nous mettre davantage en contact avec le mystère de Dieu révélé dans le Christ sous des aspects particuliers : la croix, le cœur trans­percé du Christ, la plaie de son côté. Il y a encore la contemplation appliquée aux mystères du Rosaire qui parcourent l'incarnation, la rédemption, la glo­rification de Jésus.


Cette contemplation des mystères du Rosaire n'est plus, comme au début de l'expérience de prière, la récitation des Ave Maria avec quelque bonne inten­tion. C'est bien plutôt une véritable nourriture spi­rituelle au vrai sens profond du terme.


Ces chemins eux aussi ont une histoire. Elle est à déchiffrer avec faide d'un directeur spirituel. Ils pas­sent par la prière aride du désert qui purifie et rend simple. Bien vécue, ce n'est pas une période néga­tive, mais un temps d'approfondissement. La prière pénètre dans le cœur, dans ce qu'on appelle les sens spirituels (vue, ouïe, odorat, goût, toucher), en fai­sant faire l'expérience des choses divines où tout est lié. L'aridité peut même tourner à la prière dans le noir. Ori avance en tâtonnant. Seul un petit lumi­gnon, à peine visible, conduit sur le chemin pénible, noyé dans le brouillard. Alors, bien plus que dans le passé, il est capital de se rappeler que l'Esprit prie en moi avec des gémissements ineffables. Sa prière à lui reste toujours vivante.


Dans la lampe allumée devant le Saint Sacrement, nous pouvons voir un signe de l'Esprit saint qui tou­jours brûle en nous, même si nous sommes perdus dans le brouillard ou la nuit. La prière peut devenir carrément celle de Gethsémani, de la nuit profonde dans laquelle ori vit, de façon paradoxale, l'éloigne­ment de Dieu, son absence.

Tout cela est chemin de prière. Ce serait de la pré­somption que de vouloir le tracer nous‑mêmes. C'est la grâce de Dieu qui nous guide par des voies ardues et risquées. Elle nous mène sur des parois rocheuses en pente raide et sans prises, elle nous fait gravir pics et sommets. Ce n'est pas une vie de prière qui a permis de se reposer dans de verts alpages, sa mar­che ne s'est jamais arrétée.

 

Les caractères de ma prière

 

-       Est‑ce que je suis convaincu que la prière est un don du Seigneur ? Ou bien est‑ce que j'imagine pouvoir la construire moi‑même ? Ai‑je essayé sou­vent de la construire ?

-       Est‑ce que le suis convaincu que je ne peux pas me passer de la prière ? que la négligence est un ris­que mortel et signifie la paralysie de mori âme ? Est‑ce que je donne du temps à Dieu, même quand il me semble que je n'arrive à rien ? Rappelez‑vous ceci : oublier ou reporter de jour en jour la prière est un mal irréparable, une sorte de condamnation que nous portons contre notre vie de chrétiens et de consacrés.

-       Est‑ce que je suis convaincu que non seulement la prière est un don du Seigneur, mais que c'est aussi un don gratuit que je fais au Seigneur ? « Je chanterai pour toi, je jouerai pour toi sur la harpe à dix cordes. » Seigneur, je ne suis pas capable de juger si le son est juste, si la mélodie est harmonieuse. Mais je sais que le chante et que je joue pour toi, et donc que je t'offre le cadeau de mori temps.

 

L'attitude de ma prière

 

Pour l'attitude globale à avoir par rapport à notre prière, je suggère une triple question.

Est‑ce que je rends grâce à Dieu pour le chemin parcouru ?

Ou bien est‑ce que je suis irrité contre moi‑même en pensant avoir perdu mori temps dans la prière ?

Cette irritation n'est pas saine : elle part de l'idée que j'aurais dû construire un château de prière, splendide et imposant, alors que je constate que je n'al mis l'un sur l'autre que quelques pauvres petits cailloux. C'est vrai : notre prière est pauvre. Mais s'en irriter mon­tre que nous n'avons pas encore compris qu'elle est don de Dieu. Nous préférons l'édifier par nous­mêmes, en choisissant les pierres qui nous semblent les plus belles.

Enfin, est‑ce que je ne m'irrite pas carrément contre le Seigneur parce qu'il ne me donne pas la prière que je voudrais, parce qu'il me laisse dans la distraction ou dans l'aridité ?

Prenons donc la résolution de bien faire vibrer cette corde de la harpe dont le son aide toutes les autres cordes à trouver leur harmonie.

 

Seigneur, apprends‑nous vraiment à prier !